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Victor Hugo dans l’œuvre de Martí: une rencontre entre Cuba et la France

Publié: 2016.03.17 - 08:57:58   /  web@renciclopedia.icrt.cu  /  Granma
  

Victor Hugo dans l’œuvre de Marti : une rencontre entre Cuba et la FranceOn a beaucoup parlé des chroniques de José Marti, recueillies dans un ouvrage intitulé Scènes nord-américaines, considéré comme l'un des meilleurs exemples de la littérature de cet illustre intellectuel, âme cubaine, essence même de cette terre caribéenne. Ces chroniques attirent l’attention pour la variété des thèmes abordés, et par le fait que Marti ait donné de la texture, des odeurs, de la saveur aux mots utilisés, sa capacité de raconter avec précision des événements qui se déroulent à des milliers de kilomètres et qui provoquent encore chez le lecteur la sensation d'en avoir été témoin.

Belles, émouvantes, préoccupantes apparaissent les images qui nous parviennent, grâce à lui, des États-Unis de la seconde moitié du 19e siècle. Mais ce ne sont pas les seules.

Les Scènes européennes révèlent également la plume brillante du Héros national cubain et reflètent fidèlement les événements marquants de cette zone géographique, où l'Espagne et la France font figure de lieux privilégiés, d’autant plus qu’il y est allé et qu’il maîtrise la langue française.

À distance, Marti suit le cours de la vie en France et la fait découvrir aux lecteurs de telle façon qu’il fait « de la nouvelle une chaire, de l'événement un laboratoire », dira le poète Cintio Vitier. Il aborde non seulement certains aspects de la vie politique, comme la constitution de la nouvelle Chambre et les relations avec l'Italie, des questions qu’il approfondit grâce à une analyse qui, aujourd’hui encore, nous permet de comprendre l'univers de l’époque, et particulièrement les relations d'expansion et de résistance qui commençaient à s’établir, mais aussi d'autres sujets comme les sciences, sans laisser de côté sa fascination pour la vie culturelle parisienne, qui s’exprime dans la richesse des propositions théâtrales, dans sa littérature et ses personnalités.

En général, dans ces scènes, José Marti laisse transparaître son admiration pour les Français et leur culture, au-delà des arts, parce que pour lui, « le travail humain n’avait pas de meilleur abri, ni les sciences de laboratoire plus occupé, ni les lettres de dévot plus assidu que Paris » [New York, 21 janvier 1882].

Grâce à la plume de Marti, nous avons assisté à la reddition d'un groupe de Bonapartiste, aux révoltes en Tunisie, à la chute d'un gouvernement. Grâce à sa plume, nous avons connu la douleur de la catastrophe et des fièvres, la délicieuse folie des théâtres, découvert les charmes de Sarah Bernhardt et partagé le 80e anniversaire de Victor Hugo.

Marti décrit les célébrations de l'anniversaire du poète français de telle façon qu’il nous transporte dans les rues de Paris avec ses couleurs, les acclamations bruyantes, comme si nous pouvions assister à la fête des artistes et au mouvement dans les théâtres. Il faut dire que ses écrits traduisent la joie des gens, inondant leur cœur, car pour lui aussi, le 25 février [anniversaire de Victor Hugo] est une belle journée.

De la plume de Marti, nous découvrons Victor Hugo et nous apprenons à l'aimer comme un ami fidèle et à le respecter comme un père.

LA RENCONTRE

À l’âge de 21 ans, la douleur de Cuba étreignant son cœur, José Marti arriva en France. Très tôt, le jeune homme avait connu les rigueurs de la prison et avait trempé son esprit à la forge du sacrifice pour devenir l'un de ces êtres humains qui embrassent la lumière – l’étoile aveuglante qui illumine et tue – et sont capables de tout donner, de renoncer à toutes les amours et à toutes les commodités du monde pour un amour plus grand : l’amour de la Patrie, l’amour des autres, parce que c’est aussi la défense du bien et de la justice.

Il venait d’achever ses études à l'Université de Saragosse et attendait avec impatience les retrouvailles avec sa famille, qui allaient se produire plus tard au Mexique. C’est alors que Paris lui ouvrit ses portes et qu’il put profiter des musées, des théâtres, des monuments, des jardins et des boulevards, mais aucun rapprochement avec la France n’aurait été parfait s’il n’avait pas fait la connaissance de Victor Hugo : l’écrivain, l’humaniste, le défenseur des opprimés, l'homme qui incarnait l'esprit français que le futur « Apôtre de l'indépendance cubaine » admirait tant.

L'âge les séparait, mais pas les circonstances de la vie : les deux hommes se sont débattus dans le conflit famille-Patrie, ils ont tous deux vécu l'exil, partagé le même amour pour la poésie, pour les arts, et peut-être est-ce pour ces similitudes, que le respect et l'affection grandissent en Marti, confortés également par la conviction que Victor Hugo est un homme qui a fait siennes les causes de la liberté et de la justice, et notamment celle de la lutte des Cubains pour l'indépendance. Le jeune Marti le sait, et de ce savoir vient également son respect.

À plusieurs reprises, l'auteur des Misérables s’exprima en faveur du droit des Cubains à décider de leur destinée, peu après le début de la Guerre des dix ans, lorsque des Cubaines qui vivaient à New York fondèrent la « Ligue des Filles de Cuba » et lui écrivirent pour lui donner des détails sur la guerre contre la métropole espagnole.

Il leur répondit en 1870: « Femmes de Cuba, j’entends votre plainte Je parlerai de Cuba […].Aucune nation n’a le droit de poser son ongle sur l’autre […] Un peuple tyran d’un autre peuple, une race soutirant la vie à une autre race, c’est la succion monstrueuse de la pieuvre, et cette superposition épouvantable est un des faits terribles du dix-neuvième siècle […].Femmes de Cuba, qui me dites si éloquemment tant d’angoisses et tant de souffrances […], n’en doutez pas, votre persévérante patrie sera payée de sa peine, tant de sang n’aura pas coulé en vain, et la magnifique Cuba se dressera un jour libre et souveraine parmi ses sœurs augustes, les républiques d’Amérique ».

José Marti pensait-il peut-être à tout cela lorsque finalement l'occasion se présenta à lui de connaître ce grand homme. Le poète Auguste Vacquerie facilita la rencontre. Le Cubain avait réalisé pour lui la traduction en espagnol de certains de ses poèmes, c’est pourquoi il n’est sans doute pas étonnant que les éloges qu’il fit du jeune homme ajoutèrent à sa sympathie naturelle et achevèrent de convaincre Victor Hugo de lui proposer de traduire son œuvre Mes fils, dédiée à Charles et François Victor, ses fils morts, bien qu’il ne soit pas un professionnel expérimenté.

Dans les paroles d’introduction de la traduction de Mes fils, Marti exprime les raisons littéraires et humaines pour lesquelles il admire Victor Hugo et souligne l'universalité de l'œuvre de l'auteur dans laquelle il découvre une intelligence qui va au-delà des langues.

Marti traduit Victor Hugo avec son âme, comme si en lisant sa littérature il lisait dans son propre cœur.

Jamais plus après la rencontre qui donna naissance à la traduction de ce livre, le patriote cubain et le patriarche français ne se rencontrèrent. Cependant, nous retrouvons à maintes reprises le poète dans les pages du Héros national, comme une présence vitale, comme un guide. Marti le considérait comme l'un des hommes les plus importants du 19e siècle et il le plaçait sur un pied d’égalité avec le combattant pour la liberté Giuseppe Garibaldi:

« Lorsque l’on regardera en arrière depuis l'avenir, on verra au sommet de ce siècle grandiose, un homme aux cheveux blancs, au large front, au regard enflammé et à la barbe hirsute, vêtu de simples vêtements noirs : Victor Hugo, et un cavalier resplendissant, au cheval blanc, à la cape rouge et à l'épée flamboyante : Garibaldi. »

C’est probablement pour cette raison que certains chercheurs estiment que l’éloge le plus apprécié qui fut adressé à Marti en vie fut celui de l'écrivain argentin Domingo Faustino Sarmiento qui, au faîte de sa gloire recommandait à Paul Groussac de traduire Marti en français, pour ces raisons : « Il n'y a rien en espagnol qui ressemble aux mugissements de Marti, et, après Victor Hugo, la France n'offre rien de cette résonance de métal.»

Cependant, ce ne fut pas seulement le génie littéraire de Victor Hugo qui éveilla en Marti une telle admiration, mais surtout son profond humanisme et sa générosité, qui s’exprimaient en actions, comme le don d’argent aux pauvres de Paris (10 000 francs), auquel il fit allusion dans l’un de ses articles pour le journal La Opinion Nacional, de Caracas.

Pour Marti, la lecture de l’œuvre de Victor Hugo est libératrice de la pensée et de l’art engagé dans les luttes de l’Homme, et comme telle, elle est indispensable aux peuples d’Amérique qui ont conquis leur liberté, mais qui n’ont pas encore de littérature propre. Il n’est pas étonnant donc qu’il parle de Victor Hugo aux enfants du continent dans la revue L’Âge d’Or et qu’il soit l’une des personnalités choisies pour le deuxième numéro de cette revue (1889) dans le chapitre Musiciens, poètes et peintres.

Mais ce n’est pas seulement pour sa condition de poète que l’auteur des Châtiments est devenu une référence, mais essentiellement pour ses qualités d’être humain qui se révèlent dans son œuvre et ses actions. Le Héros national situe Victor Hugo « à la place du modèle idéal : le poète qui accomplit la mission à laquelle son talent l’engage, la tâche d’améliorer le monde ».

C’est le principal point de contact entre les poétiques de Marti et d’Hugo : la conception commune du poète comme anticipateur de l’avenir, comme homme engagé éthiquement envers l’Humanité. C’est ainsi que la lyre, faite de robustes troncs et de cordes d’or, où se posent en même temps, à la surprise des hommes, les aigles et les colombes, la force de l’imagination, celle qui donne vie aux choses immenses, les romans avec lesquels il a revendiqué la liberté assassinée, font de Victor Hugo l’homme poétique de l’époque qui lui fut donnée de vivre, en un père.

Victor Hugo fut-il le miroir auquel Marti voulut s’approcher pour se voir lui-même ? Certainement, car il incarna l’esprit de son temps, et il ne saurait y avoir pour le plus universel des Cubains de meilleur moyen de servir autrui. Non, car il ne se considéra jamais comme un rénovateur de la langue, ou comme le plus éminent représentant d’un mouvement littéraire, même si en fin de compte son génie lui vaudra de mériter ces qualificatifs.

José Marti, essence même de l'âme cubaine, se nourrit de l'universalité de Victor Hugo, de sa puissance d’imagination et de sa parole novatrice, et crée son propre univers, dans lequel le poète romantique devient une référence obligée. C’est ainsi que se lient le poète le plus authentique de Cuba et l'un des patriarches français. C’est ainsi que Cuba et la France s’unissent dans une rencontre qui dépassa l’année 1874 et s’enracina dans les paroles de José Marti, devenu éternel, à l’instar de son maître.

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